Ethnographie des milieux du français langue étrangère

Douze ans de recherche dans les milieux de l’alphabétisation et du français langue étrangère. Au bout, un constat d’étrangeté : des discours et pratiques qui empruntent la pente du racisme, au sein même d’associations animées par un idéal progressiste, luttant pour la mixité sociale.
Entretien avec Jérémie Piolat
De Timothé Fillon, secteur communication Ligue de l’Enseignement
Publication Mardi 24 février 2026

Le travail de Jérémie Piolat divise. Dans le secteur de l’alphabétisation, son nom suscite débats, crispations et parfois colère. Certain·es saluent une remise en question salutaire. D’autres dénoncent un regard blessant, voire injuste. Pendant treize ans, le docteur en anthropologie de l’UCLouvain a mené une enquête ethnographique dans une vingtaine d’associations belges d’alphabétisation. Dans cet entretien, Jérémie Piolat revient sur les points clés de son livre Sudalisme, L’imaginaire qui nourrit le racisme1 et ouvre les coulisses de son ethnographie.

Éduquer : Pourquoi avez-vous choisi ce terrain de recherche ?

Jérémie Piolat : L’anthropologie, c’est pour moi la science des étrangetés. Mon travail, c’est de saisir des étrangetés. Je suis arrivé par hasard dans les milieux dits de l’alphabétisation. On m’a proposé d’animer des ateliers d’écriture avec des femmes migrantes. En côtoyant ces associations, j’ai commencé à remarquer des choses surprenantes. J’ai entendu des discours qui, d’une manière ou d’une autre, se retrouvent dans la constellation du racisme. De la part d’associations progressistes, revendiquées féministes et qui vont par ailleurs parfois lutter aux côtés des sans-papiers. C’est cette étrangeté – pas forcément réjouissante – qui a défini mon terrain.

Jérémie Piolat

Éduquer : Pourquoi vous appelez ces lieux « les milieux dits d’alphabétisation » ?

J.P. : Parce que ces associations font majoritairement du français langue étrangère, et non de l’alphabétisation. Or c’est ce terme « alphabétisation » qu’utilisent majoritairement spontanément les formateurs qui enseignent le français à des personnes migrantes lorsqu’ils parlent de leur travail (même dans les structures où les cours d’alphabétisation ne représentent que 10 % des activités). Les deux termes « FLE » et « alphabétisation » ne portent pas du tout la même charge sémantique. « Français langue étrangère » est une notion démocratique. Elle présente le français comme une langue étrangère parmi d’autres. À l’inverse, « alphabétisation » présuppose une hiérarchie entre celui qui maîtrise l’écrit et celui qui ne le maîtrise pas. L’affect induit n’est pas le même. Un imaginaire spécifique, hiérarchisant, sous-tend ce terme.

Éduquer : Ces associations se veulent pourtant engagées, antiracistes, émancipatrices…

J.P. : Effectivement, j’ai vu une vraie bienveillance durant les cours. Les enseignantes prenaient le temps d’aider les apprenantes à se débrouiller avec l’orthographe française, qui est pourtant volontairement discriminatoire [voir encadré]. J’ai constaté des liens d’amitié entre les enseignantes et les femmes du public. Je n’ai pas relevé a priori de comportements systématiquement agressifs ou irrespectueux. On était plutôt dans une forme de bientraitance, à un niveau différent de ce qu’on peut observer à l’entrée de certains CPAS ou hôpitaux. Mais parallèlement à cette bienveillance, autre chose se jouait.

Éduquer : Qu’est-ce qui se jouait exactement ?

J.P. : Les premières postures de certaines enseignantes ou formatrices blanches qui m’ont interpellé étaient relatives aux corps des femmes migrantes de leur public. Les enseignantes blanches parlent alors du corps des migrantes comme de corps malades. Elles auraient une mauvaise alimentation, pratiqueraient insuffisamment l’activité physique et seraient touchées par le diabète et d’autres maladies. Et en même temps, elles auraient un rapport fermé et abîmé au corps : elles ne veulent pas parler de sexualité, elles se recouvrent, cachent leur corps avec des abayas ou des voiles. On m’a souvent expliqué qu’elles se seraient fermées au fil des années et qu’avant on voyait un peu plus leur corps. Par ailleurs, l’idée semblait partagée par de nombreux professionnels selon laquelle ces femmes seraient dépourvues de culture.

Éduquer : Et dans vos échanges avec ces femmes ?

J.P. : J’ai été frappé par le décalage. Dans mes discussions avec les femmes exilées, leur rapport au corps est tout autre. Certes, il existe selon les ancrages culturels différentes formes de pudeurs, différents rythmes pour évoquer l’intime. Mais elles parlent du corps. Du corps dans la danse, du corps dans les festivités, du corps de femme qui enfante et se transforme, et parfois blesse. Elles évoquent le corps comme une expérience signifiante.

Éduquer : Ce regard disqualifiant sur tout ce qui touche à la culture de ces femmes, comment l’expliquez-vous ?

J.P. : J’observe dans ces associations un regard spontanément disqualifiant sur tout ce qui relève de la culture de ces femmes exilées extra-occidentales. Avec une focalisation particulièrement marquée et acharnée sur l’islam. Ce que je constate, c’est l’existence d’une forme de panique face aux signes culturels perçus comme non-occidentaux.

Éduquer : Une forme de panique ?

J.P. : Oui, dans un autre contexte, le sociologue David Le Breton2 parle d’une sorte de mise en panique de la « sécurité ontologique ». Il dit que le corps handicapé est souvent ressenti comme une incongruité par des personnes percevant leur propre corps comme normé. Cela les ramène au cauchemar de la perte de leur corps normé. Par exemple, voir quelqu’un avec un moignon peut aisément, selon Le Breton, éveiller chez la personne la peur du démembrement. Cela le met dans une sorte de panique ontologique liée au fait de ressentir le  basculement possible d’un des fondements de son existence. Toutes proportions gardées, en quelque sorte, les cultures du Sud, et notamment les signes culturels islamiques réels ou fantasmés, la barbe, le voile, le sexe après mariage et pas avant, la solidarité communautaire, la prière régulière, semblent parfois inspirer un assez rude sentiment d’insécurité ontologique à une partie importante de la population blanche des sociétés européennes.

Éduquer : Ce que vous décrivez relève-t-il de comportements isolés ou d’une logique structurelle ?

J.P. : Il s’agit clairement d’un système. Pas de quelques dérapages individuels, mais d’une structure. Mon enquête de treize ans dans une vingtaine d’associations (dont deux fréquentées très longuement) révèle un regard assez systématiquement disqualifiant porté sur tout ce qui relève de la culture de ces femmes extra-occidentales et souvent musulmanes.

« Ce qui a besoin d’être alphabétisé, c’est notre rapport à aux femmes migrantes et aux Suds. Notre manière de les voir. […]  Tant que ce travail-là n’aura pas été fait, même avec les meilleures intentions du monde, nous continuerons à reproduire, un imaginaire colonial. »
Cet article a initialement paru sur le site La Ligue de l'Enseignement et de l'Éducation permanente.

Lien vers l'article

https://ligue-enseignement.be/education-enseignement/articles/dossier/ethnographie-des-milieux-du-francais-langue-etrangere-entretien-avec-jeremie-piolat?fbclid=IwdGRzaAQeA8RjbGNrBB4Du2V4dG4DYWVtAjExAHNydGMGYXBwX2lkDDM1MDY4NTUzMTcyOAABHmQKnjJkld7FYgExL6yVNt4XlDgWApyalloNIGv3RArYCT7Lbxk7ilZ1uic8_aem_jLPoW69OjKlHLNxg5uhZhw&sfnsn=wa

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